Apprendre le chinois : culture de la séquence 1

Le dialogue de la séquence 1 fait voyager Bai Xue et Gao Xiaoyu de Pékin à Shanghai : une nuit de train, le métro du matin, un itinéraire à pied jusqu'à un restaurant au nom étonnant. C'est l'occasion de voir comment on se déplace vraiment en Chine aujourd'hui, et de corriger au passage quelques idées reçues.


1. Les gares chinoises et les trois familles de trains

Une gare comme 上海火车站 Shànghǎi huǒchēzhàn, la gare de Shanghai, n'a rien à voir avec une gare française : c'est une petite ville. Immenses halls d'attente, dizaines de quais, restaurants, boutiques, et une foule permanente à toute heure du jour et de la nuit. On n'y entre pas librement : le billet est nominatif, on présente sa pièce d'identité (le passeport pour vous) et les bagages passent aux rayons X, comme dans un aéroport. On attend ensuite dans le hall, et l'accès au quai n'ouvre que peu avant le départ. Arrivez en avance.

Bai Xue et Gao Xiaoyu ont 坐了一晚上火车 zuò le yì wǎnshang huǒchē : ils ont passé toute une nuit dans le train. Les distances chinoises sont telles (environ 1 500 km entre Pékin et Shanghai) que le train de nuit est resté une institution. On s'endort dans une ville, on se réveille dans une autre. Les Chinois résument cet art du voyage par une expression consacrée :

La lettre du numéro de train dit tout

Voilà le point vraiment utile, et celui que les guides de voyage expliquent rarement. Le réseau ferroviaire chinois se divise en trois grandes familles, et la lettre placée devant le numéro du train vous dit immédiatement à laquelle vous avez affaire :

Famille Lettre Vitesse Ce que c'est
高铁 gāotiě G 300 à 350 km/h la grande vitesse, sur ligne dédiée
动车 dòngchē D 200 à 250 km/h la vitesse intermédiaire, moins cher
普快 pǔkuài K, T 80 à 120 km/h le train classique, celui des couchettes

高铁 gāotiě abrège 高速铁路 gāosù tiělù, littéralement « voie ferrée à haute vitesse » ⟶ la grande vitesse. Vous reconnaissez tiě, le caractère de 地铁 dìtiě de cette séquence : c'est le fer, donc le rail. La lettre G vient de gāo. Pékin-Shanghai en quatre heures et demie, à peu près.

动车 dòngchē abrège 动车组 dòngchēzǔ, littéralement « rame de voitures motrices » ⟶ l'automotrice. C'est aussi un train moderne et confortable, simplement un peu moins rapide et sensiblement moins cher. Beaucoup de voyageurs chinois choisissent le D quand le G n'apporte qu'une heure de gain.

普快 pǔkuài, littéralement « ordinaire-rapide », est l'ancien réseau, celui d'avant la grande vitesse : les trains K (快速 kuàisù, rapide) et T (特快 tèkuài, express). Ce sont eux qui roulent la nuit et qui ont des couchettes. Le nom est trompeur puisque ce sont les plus lents des trois : le date d'une époque où ces trains étaient réellement la catégorie rapide, et l'usage a gardé le mot.

Sur ces trains de nuit, on réserve soit une 硬卧 yìngwò (« couchette dure », six par compartiment ouvert), soit une 软卧 ruǎnwò (« couchette molle », quatre par compartiment fermé). Les noms datent d'une époque où la différence se jouait vraiment sur la dureté du matelas ; aujourd'hui les deux sont correctes, et la vraie différence est le nombre de voisins.


2. Métro ou bus ?

Dans le dialogue, Xiaoyu tranche sans hésiter : 早上公交车人太多。 Zǎoshang gōngjiāochē rén tài duō. « Le matin, il y a trop de monde dans le bus. » Elle connaît sa Chine : aux heures de pointe, le bus est pris dans les embouteillages, tandis que le métro file.

Le 地铁 dìtiě chinois surprend tous les voyageurs : récent, propre, climatisé, avec une signalétique doublée en alphabet latin qui le rend utilisable même sans parler chinois. Celui de Shanghai est le plus long du monde. Le billet ne coûte que quelques yuán, et l'on paie le plus souvent avec son téléphone. Une seule habitude à prendre : à l'entrée des stations, les sacs passent aux rayons X, comme à la gare.

Le 公交车 gōngjiāochē n'est pas à écarter pour autant. Il est encore moins cher, et il montre la ville en surface. C'est exactement le raisonnement de Xiaoyu pour le retour : 我们坐公交车去火车站,可以看晚上的上海。 Wǒmen zuò gōngjiāochē qù huǒchēzhàn, kěyǐ kàn wǎnshang de Shànghǎi. En bus, on peut voir Shanghai de nuit. Retenez la règle des deux voyageuses : le métro quand on est pressé, le bus quand on veut voir.


3. 上海,我来了! : l'art de l'exclamation

En sortant du métro, Bai Xue lance : 上海,我来了! Shànghǎi, wǒ lái le ! « Shanghai, me voilà ! » On interpelle le lieu comme une personne, et le le final marque le changement de situation : ça y est, j'arrive.

Cette tournure est partout : on la crie en arrivant quelque part, on la met en légende d'une photo de voyage sur les réseaux sociaux. Elle dit quelque chose du chinois parlé, qui aime l'exclamation, l'emphase et une certaine théâtralité. L'image d'une Asie tout en retenue est un cliché à nuancer : dans la vie de tous les jours, les Chinois sont expressifs, sonores, enthousiastes. (Le cliché vient sans doute d'une confusion avec le Japon, et il ne rend service à personne.)

À réemployer : la formule fonctionne avec n'importe quel lieu. 北京,我来了! Běijīng, wǒ lái le ! « Pékin, me voilà ! » À dire à voix haute en descendant de l'avion : effet garanti sur vos amis chinois.


4. Les enseignes qui parlent

Le restaurant de la sœur de Xiao Wang s'appelle 回来吧 Huílai ba : « Reviens ! » En France, une enseigne porte le plus souvent un nom propre ou un nom de lieu. En Chine, les commerces portent volontiers un message : un vœu de bonheur ou de prospérité, un jeu de mots, une promesse faite au client. Ici, c'est une invitation directe.

Et ce nom est un petit bijou de grammaire, celle de cette séquence justement. C'est 回来 huílai, revenir vers celui qui parle, et non 回去 huíqù, retourner en s'éloignant : l'enseigne parle du point de vue du restaurant, qui attend le retour de son client. Quant au ba final, il adoucit l'ordre en suggestion amicale.

Pour le voyageur, les enseignes sont un exercice de chinois grandeur nature : la rue est un cours de lecture permanent. Avec cette séquence, vous savez déjà repérer un 饭店 fàndiàn (restaurant), une 书店 shūdiàn (librairie), un 超市 chāoshì (supermarché) ou un 水果店 shuǐguǒdiàn (magasin de fruits). Levez les yeux : la ville vous fait réviser.


5. Le des enseignes : quand la particule devient « bar »

Restons sur les enseignes, car y mène une double vie qui déroute beaucoup d'apprenants.

Vous le connaissez comme particule finale, prononcée ba au ton neutre : elle adoucit une phrase en suggestion ou en invitation, comme dans 我们走吧。 Wǒmen zǒu ba. « Allons-y. » (vous l'avez rencontrée à la séquence 12 du niveau 1), ou dans notre 回来吧.

Mais le même caractère se prononce aussi , au premier ton, et il sert alors à transcrire le mot anglais bar. Le chinois, contrairement à une idée reçue tenace, emprunte beaucoup aux langues étrangères ; simplement, comme il n'a pas d'alphabet, il emprunte les sons en recyclant des caractères existants. C'est ainsi que est devenu un suffixe très productif :

Le mécanisme est toujours le même : le premier élément dit ce que l'on y consomme ou ce que l'on y fait, dit que c'est un établissement où l'on s'installe. Un 网吧 n'est donc pas un bar qui aurait le wifi, mais bien un lieu où l'on vient jouer et surfer pendant des heures, souvent ouvert la nuit.

Ce recyclage phonétique se retrouve dans beaucoup de mots empruntés, et vous en croiserez d'autres au fil du parcours : 咖啡 kāfēi (le café, dans trois séquences d'ici), puis plus tard 沙发 shāfā (le canapé, de l'anglais sofa). Ces caractères-là ne se lisent pas, ils s'écoutent : chercher un sens à « sable » et « envoyer » dans un canapé ne mène nulle part. Un bon réflexe quand un mot vous paraît absurde : demandez-vous s'il ne serait pas tout simplement emprunté.